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Interview : Pierre-Marie Bonnaud : « la transition numérique postule un changement d’état »

Pierre-Marie Bonnaud est conservateur territorial des bibliothèques et passionné de numérique. A ce titre, il a publié un intéressant ouvrage sur « La transition numérique des établissements culturels ». Une interview s’imposait !

Communicant.info : Bonjour Pierre-Marie ! Pouvez-vous nous présenter votre parcours ? Comment en êtes-vous arrivé à rédiger ce livre sur «  La transition numérique des établissements culturels »?

Pierre-Marie Bonnaud : Bonjour et merci pour l’interview. Mon parcours est assez atypique puisqu’après un Master en Lettres et philosophie j’ai bifurqué vers les Relations internationales (et plus spécifiquement en défense, sécurité et gestion de crise), le droit administratif et enfin la communication numérique au CELSA. Les expériences que j’ai pu réaliser à l’occasion de ces différents cursus ont contribué à affiner mon goût pour le service public. Aussi, c’est tout naturellement que je me suis tourné vers les concours de l’administration et que j’ai passé celui de Conservateur territorial des bibliothèques, que j’ai eu, du premier coup.
Au cours de ma formation (les Conservateurs territoriaux sont formés pendant 1 an et demi à l’Institut national des études territoriales avec les Administrateurs et les Ingénieurs en chef), la connaissance personnelle du numérique que j’avais approfondie au CELSA s’est révélée utile. A l’occasion d’une expérience au sein des services de Bercy qui se consacrent au sujet (la Mission société numérique), j’ai pu me sensibiliser aux questions liées à l’inclusion numérique.
Or, les médiathèques, premier lieu d’accueil inconditionnel de la cité, sont de plus en plus confrontées à cette question. Il est aujourd’hui loin le temps où l’on ne venait en ses murs que pour emprunter des livres. De plus, comme pour les musées et les archives, les usagers plus à l’aise avec le numérique veulent pouvoir profiter de services qu’ils se déplacent ou non. La demande est également de plus en plus forte pour participer de la constitution de l’offre.
Répondre à ces nouvelles exigences d’accès implique de repenser nos modèles, nos process, nos organisations. C’est pour cette raison (et parce qu’on me l’a proposé à la suite d’un dossier publié sur mon blog) que j’ai écris ce livre consacré à la transition numérique des établissements culturels (disponible sur boutique.lagazette.fr NDR).

C.I : Révolution, transformation digitale, transition numérique… Quel est le terme le plus adapté ? Et surtout comment définir la transition numérique ?

PMB : Dans mon ouvrage, j’ai choisi à dessein de privilégier « transition numérique » pour deux raisons:
– Le terme « transition » me semblait plus approprié que celui de « révolution » ou de « transformation » car je ne voulais pas me pencher sur des questions prospectives (d’autres que moi, tels Gilles Babinet, Hubert Guillaud ou Irénée Regnauld le font déjà très bien). Pour moi, la transition numérique postule un changement d’état et réfléchir à la transition numérique implique de penser un passage, d’envisager l’intermédiaire afin de limiter les frictions entre deux situations successives.
– Le terme « numérique » me semblait lui plus juste car, en bon geek passé par les associations de soutien au logiciel libre et aux communs de la connaissance, j’ai toujours entendu que le « digital » était ce qui se faisait avec les doigts et que lorsqu’on parlait d’informatique on parlait de 0 et de 1, donc de nombres.

« Le temps de la machine que nous avions créée pour travailler sans repos commence à s’imposer à nous »

C.I : Au delà des mutations technologiques, quels autres impacts humains, sociaux ou économiques cette transformation occasionne-t-elle ?

PMB : La transition numérique interroge nos rôles, nos compétences, nos organisations et nos méthodes que nous soyons décideur ou exécutant. Si les besoins des usagers évoluent, la Fonction Publique, à laquelle s’applique un principe de mutabilité, a le devoir de s’adapter. Or, cette adaptation ne peut pas reposer sur une pensée magique qui consisterait à donner un ordinateur à des personnels et à leur dire « codez-moi un algorithme sur tel sujet » ou, plus simplement, « sortez-moi un tableau croisé dynamique sur ça ». C’est le rôle du manager de concevoir, de piloter et d’évaluer les programmes, les politiques publiques, qui permettent d’accompagner, le plus humainement possible, chacune et chacun.
Toutefois, ne soyons pas naïfs, la transformation induite par les technologies numériques va bouleverser nos sociétés et nos relations : le temps de la machine que nous avions créée pour travailler sans repos commence à s’imposer à nous, nos capacités d’attention et de concentration se réduisent, la désinformation se propage bien plus rapidement…
Nombreuses sont les inquiétudes que fait naître ce changement de paradigme, mais, comme la crise actuelle le montre, le numérique nous permet aussi de rester en contact, de nous divertir, de partager, de travailler…
Le numérique est un peu comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses.

C.I : Devant un tel chantier, les organisations culturelles peuvent se sentir submergées.
Quelles sont les étapes à suivre ?

PMB : Il n’y a pas de recette miracle pour réussir sa transition numérique si ce n’est d’investir le numérique, en tant que phénomène technique et culturel, et d’oser :
– D’une part, soyez présent en ligne en tant qu’institution et dématérialisez vos services afin de proposer une offre spécifique;
– D’autre part, pensez dès maintenant la résilience de votre organisation en co-construisant avec vos usagers, en systématisant l’expérimentation et l’évaluation (je sortirai d’ailleurs bientôt un dossier consacré à ce dernier diptyque).
Enfin, dans tous les cas, abandonnez l’idée de propriété, de copyright, ouvrez grand vos portes afin de favoriser et d’encourager la réutilisation de vos productions sous toutes les formes possibles.

« La question est moins de savoir si elle est à la portée de tous les acteurs culturels que de savoir comment l’ajuster au plus près des réalités de terrain de chaque institution »

C.I : Cette transition est-elle à la portée de tout les acteurs culturels ?

PMB : La question est moins de savoir si elle est à la portée de tous les acteurs culturels que de savoir comment l’ajuster au plus près des réalités de terrain de chaque institution.
Ce qu’il faut comprendre c’est que nous sommes à un moment charnière : soit nous nous adaptons, soit nous disparaîtrons dans notre forme actuelle. Il ne s’agit pas d’organiser la lutte de David contre Goliath en cherchant à concurrencer Netflix, Amazon ou Google (qui, ne nous y trompons pas, empiètent sur nos « parts de marché ») mais plutôt d’identifier ce qui fait notre « valeur ajoutée » propre et de s’en servir pour se créer une identité au plus près de cette nouvelle organisation du monde qui s’impose.

C.I : Récupération de données, algorithmes de recommandation… La culture va-t-elle «  perdre son âme » avec la transition numérique ? Comment peut-elle apporter sa propre vision ?

De la même façon que nous devons, en tant qu’établissements culturels certes, mais avant tout en tant qu’établissements publics, œuvrer pour favoriser l’accès aux communs de la connaissance au plus grand nombre sans condition de revenu, il est de notre responsabilité de travailler à la préservation d’un service public numérique éthique.

Voir aussi notre article : Des pistes pour une nouvelle stratégie ? 1/5 Le numérique : rapport aux publics et transformation digitale

Cyril Leclerc
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Comments (2)

  1. […] Interview : Pierre-Marie Bonnaud : « la transition numérique postule un changeme… mai 28, 2020 […]

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