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Compte-rendu TMNlab : « Publics en ligne, publics en soi »

Publics en ligne, publics en soi

Prévue en 2020, la vingtième rencontre du TMNLAb a eu lieu en février dernier. Pensé avant la crise sanitaire et la fermeture des lieux de spectacle, le thème de la rencontre « Publics en ligne, publics en soi » a pris une dimension particulière avec les situations sanitaires de 2020 et 2021.
Comme nous l’expliquions en mai dernier, la relation connectée au public doit être imaginée dans une stratégie relationnelle globale et les acteurs culturels doivent par ailleurs continuer à prendre en compte les usages et les codes des plateformes qu’ils investissent et adopter une posture relationnelle plutôt qu’une attitude promotionnelle / de simple diffusion des oeuvres.
Comment et pourquoi intégrer les nouveaux usages aux missions des lieux de spectacle vivant ? Comment réfléchir aux nouveaux territoires hybrides dans lesquels s’incarnent les institutions ? Voici les principaux enseignements que nous avons tirés de cette riche rencontre.

Le numérique : un nouveau rapport des publics à la culture 

Est ce que les rapport entre les publics et les lieux culturels ont changé durant le confinement ? La chercheuse Marion Denizot, en introduction à la journée, constatait (en s’appuyant notamment sur le premier état des lieux sur le numérique dans les théâtres*) que le confinement n’a pas provoqué un changement, mais a accéléré les choses : “les confinements ont accéléré une évolution qui émergeait, mais sans paraître, pour certains, prioritaire. D’une certaine façon, le confinement a obligé certains établissements à s’emparer de cette mutation, avec le souci principal, souvent exprimé de « garder le lien avec les publics”.
Avec le confinement, les lieux de spectacle vivant ne touchent plus uniquement « leurs » publics mais « des » publics. En effet des personnes éloignées géographiquement d’un lieu ont pu accéder à des œuvres qui n’auraient pu l’être habituellement en « présentiel »… Ce qui est sûr c’est que les publics habituels des organisations culturelles sont devenus des « publics en ligne ». Difficile cependant de savoir cependant, au cœur de la crise, si certaines pratiques vont perdurer ou non…

Anne Jonchery, du Département des Études de la Prospectives et des statistiques du Ministère de la Culture dans son étude (menée au printemps 2020 avec Philippe Lombardo) « Pratiques culturelles en temps de confinement » (à noter qu’une nouvelle étude intitulée « Les français et les sorties culturelles post crise » vient de paraître) estimait, pour sa part, que les comportement sont évidemment à suivre dans le temps car le contexte est très particulier.
Et il est donc difficile d’affirmer si cette étude révèle des effets qui vont s’avérer durables ou il s’agit juste d’une parenthèse…
De nouveaux usages Internet se sont cependant développés pendant le premier confinement, notamment par les séniors et les classes populaires. Avec par exemple, une augmentation des consommations audiovisuelles culturelles (66 % contre 53 % en 2018). La hausse du nombre de vidéos en ligne a donc été portée par des publics plus âgés (+30 points) et des catégories populaires (+23 points). Cette augmentation est liée à la généralisation des réseaux sociaux : pendant cette période, 79 % de la population a consulté les réseaux sociaux (à priori pour des usages plus communicationnels qu’informationnels.
Autre fait intéressant : l’appropriation des ressources culturelles en ligne (visite virtuelle, visionnage d’un concert, d’un spectacle) par les séniors. Ces derniers ont regardé deux fois plus de concerts en ligne et trois fois plus de spectacles en ligne (par rapport à 2018).
L’étude révèle aussi un écart entre les groupes sociaux qui s’est réduit : les ouvriers et les moins diplômés ont augmenté leurs consultations tandis que les cadres l’ont réduit (sans doute un effet du télétravail et de la “difficulté à revenir sur l’écran après l’activité professionnelle”).
Enfin les contenus en ligne conçus pour les enfants ont été consulté par 14 % de la population des 15 ans et plus, avec une même proportion au sein des cadres ou des ouvriers. Les populations les plus férues étaient les 15-24 ans et les 25-39 ans (respectivement 23 %).

Choisir plutôt que de subir : se positionner sur les usages numériques 

Le confinement a-t-il permis d’innover ? Pour le professeur des universités (Etudes théâtrales / Histoire Culturelle à Paris 8) Martial Poirson, il n’y a « rien de neuf » dans ce qui s’est passé lors des confinements. Il s’est juste demandé s’il ne fallait pas y voir plutôt « un approfondissement de l’existant voire parfois une accélération jusqu’à l’excès ».
Une prise de parole qui fait écho à celle de Joris Mathieu (Metteur en scène, directeur du Centre dramatique de Lyon-Théâtre Nouvelle Génération) dans son intervention : “Plus que l’appréhension d’un nouveau monde, on en est à une mise à niveau de l’ancien (…) Suite au moment de sidération lié au confinement, il y a la crainte de voir advenir ce fameux capitalisme numérique partout (ne l’est-il pas déjà?)”.
Mais n’est ce pas aussi un moment qui offre une opportunité de reprendre un certain pouvoir sur cette transition numérique ? Est ce que ce confinement n’offre pas une place inédite à des politiques volontaristes, de définir ce qui convient ou pas dans le milieu théâtral ?
C’est encore Joris Mathieu qui l’a rappelé : « Souvent, les modes, les usages sont pensés et imposés par les plateformes industrielles : il y a une injonction à la modernisation des pratiques, mais sans faire acte de la question de l’innovation (la vraie). Pour les lieux, il faut définir une approche singulière, une vision propre de ces outils, qui n’existe pas encore en France (on est à la traine?). Ceux-ci sont à mettre au service d’un projet de société – mais lequel ? Il faut une colonne vertébrale forte pour déployer l’action. »
Pour le même Joris Mathieu, la situation actuelle est une occasion pour les théâtres de se saisir de la question du numérique sous un angle pas seulement économique mais aussi politique. Les acteurs culturels peuvent proposer une vision singulière de ce qu’est le numérique. Une vision au service d’un projet de société plutôt qu’une simple insertion dans un marché de captation de l’attention : « les pratiques qu’on essaie de dupliquer entrent le plus souvent en contradiction avec l’essence des pratiques, qui sont d’organiser de vrais rendez-vous avec les publics. (…) Sachant que la capacité de concentration actuellement sur les plateformes est de huit secondes”. Enfin, pour lui, le sujet est à lier à une politique environnementaliste : penser l’humain dans sa relation à l’environnement, avec des problématiques de bien-être, sociales (qu’il faut affirmer, investir). “Si on dit que le numérique sauve l’environnement (pas de déplacement d’œuvres, d’artistes, de publics…) on arrive à une aporie : car la rencontre, c’est ce qu’on ne veut pas perdre, l’expérience réelle, ce renoncement est impossible.”.

Le sens, toujours et encore…

Le numérique a, pendant le confinement, été pensé comme un outil de diffusion. Mais ne doit-il pas également être abordé au travers du prisme de la relation ?
Parmi les nombreux exemples proposés tout au long de la journée, nous avons retenu celui du Hub des Métallos (Maison des Métallos), présenté par sa directrice, Stéphanie Aubin.
Cette plateforme d’échange est conçue comme outil qui vient prolonger son projet, renforcer son sens… Leur projet souhaite donner à l’art un rôle à jouer dans les changements sociétaux et aborder la création non comme une ressource pour expérimenter, échanger (et non un bien de consommation) ? Ils ont donc intégré cette vision à leur projet numérique. Autrement dit, la motivation de la création de ce hub (“Un espace d’échanges, de liberté et d’expression « open source » qui vit de manière autonome et inclusive, animé par un groupe constitué”) a été l’échange, l’horizontalité, “la course au sens plutôt que la course au chiffre”.
Comme l’a rappelé Stéphanie Aubin “nous recherchons le qualitatif avant la portée, c’est ce qui définit notre relation aux publics. Le numérique peut être plus qu’un outil de communication ou de diffusion : un outil d’expérimentation, de relation pour la structure culturelle mais pour cela, il faut que le numérique fasse partie intégrante du projet d’établissement et ne serve pas uniquement à la diffusion de ce dernier.

Au-delà de la captation et du streaming : vers le spectacle augmenté ?

Une préoccupation qui rejoint l’introduction de Marion Denizot, qui affirmait que “la stratégie numérique des établissements donne souvent plus de place à la diffusion qu’à la médiation ou la participation, donc à la création de relation”.
Et, en effet, la question des modalités de transmission d’un spectacle sur le numérique se pose régulièrement au travers du triptyque “captation – diffusion – streaming”… Quand d’autres éléments de transmission / d’implication des publics peuvent être proposés en s’appuyant sur l’interconnexion proposée par les outils numériques…

Les chercheuses Bérengère Voisin (Paris 3) et Aurélie Mouton Rezzouk (Paris 8), ont proposé dans leur intervention d’imaginer une “une expérience spectaculaire augmentée”.
Comment ? En s’appuyant sur l’ensemble des pratiques péri-spectaculaires : le spectacle ne doit pas être considéré comme une expérience en soi mais comme intégrant de nombreuses pratiques concentriques dont sont avides les spectateurs (et dont certaines préexistaient avant l’arrivée du numérique).
Ces pratiques, médias ou objets anticipent accompagnent ou prolongent l’expérience du spectacle : “conserver un programme de salle, cliquer sur un lien dans une newsletter, (…) voire une captation, participer à un bord de scène ou à un café philo au théâtre ou à distance, chercher des sources ou des informations sur le thème de la pièce en ligne, recommander la pièce de vive voix ou retweeter un commentaire ou une photo de scène ou la diffuser sur Instagram, discuter du théâtre de vive voix ou avec une communauté d’internautes, tenir un blog”…
Cette « expérience spectaculaire augmentée se déploie selon le schéma “en amont – en lieu et place du spectacle” – après”(« en aval ») – en périphérie » :

En amont du spectacle (avant) :

. Les contenus numériques sont proposés en guise de séduction, comme des contenus “apéritifs”… .
La qualité du contenu du matériau offert à l’usager est importante : “la qualité professionnelle du contenu numérique et la qualité du contenu artistique tenant à se confondre”
. A ce stade, le teaser vidéo est souvent le média le plus utilisé mais d’autres images peuvent aussi être proposées : iconographie d’inspiration, modules vidéos spécifiques, des textes, des pistes de compréhension (présentation des personnages, contexte historique ou mythologique…). autant de portes d’entrées que peuvent utiliser les artistes et les lieux culturels. Il ne s’agit pas de “penser ces dispositifs comme des contenus mais comme des parcours à géométrie variable…”

En aval du spectacle (après) : 

. Les contenus numériques sont à la fois l’ “archive et le prolongement de l’expérience spectaculaire” : proposant des commentaires en voix off sur des extraits du spectacle, stimulant l’engagement et le sentiment d’appartenance à une communauté (avis, partages, interaction avec d’autres spectateurs…)

Entre l’amont et l’aval : la périphérie

. Les spectateurs sont avides de lectures, de ressources complémentaires, d’éléments de documentations… Des espaces de ressources contributifs peuvent être ouverts aux artistes mais aussi aux spectateurs… . Des temps de partage d’ “un moment de vie” avec l’équipe du théâtre et les artistes : secrets de fabrication, bords de scènes (sur place ou en ligne)…
. Tous les formats sonores enregistrés comme les podcasts permettent de créer un lien, à prolonger le plaisir de l’expérience du spectacle tout en s’insérant facilement dans la vie quotidienne des spectateurs (qui peuvent l’écouter en déplacement par exemple…)
. Le numérique permet de se réapproprier, de repenser le temps et l’espace du spectacle : l’expérience du spectacle s’initie ou se prolonge en ligne par des formats numériques mis en place par le théâtre ou les artistes (textes, vidéos, dessins) proposant des feuilletons, des suites, des digressions… . Ces formats peuvent être produits par le théâtre mais ce peut être aussi les publics qui sont à l’origine de la production de ces contenus.

En lieu et place du spectacle (pendant)

. Si la vidéo / captation reste impuissante à rendre compte de l’expérience du spectacle dans son intégralité, elle reste le format le plus souvent privilégié… Pourtant de nombreux autres formats peuvent être utilisés pour imaginer d’autres possibilités interactives ou narratives. Par exemple, en proposant un format hybridant journal de l’artiste, image du spectacle, du metteur en scène, image des coulisses, témoignages de spectateurs, de critiques…
. Il s’agit de dépasser les lacunes de la captation et faire émerger les possibilités proposées par ce format : permettre le retour en arrière, le montage, le ralenti, la dissociation son / image… Beaucoup de choses que le spectateur ne peut se permettre lors d’un spectacle…

*La version actualisée de cet état des lieux sera présenté le 15 novembre 2021

Auteur
Je m’appelle Cyril Leclerc. Je propose, en tant qu’indépendant, du conseil et de l’accompagnement en communication dans les domaines culturels et artistiques. Diplômé en Histoire de l’Art et en Ingénierie culturelle, je me suis, au fil de mon parcours, spécialisé dans la communication culturelle, jusqu’à en faire mon métier. J’ai notamment été pendant sept années, chargé de la communication culturelle à l’Abbaye aux Dames, la cité musicale (Saintes – France). Je m’intéresse particulièrement à la façon dont on peut mettre les outils marketing au service de projets culturels et comment la communication peut enrichir un projet culturel, lui apporter du sens…